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Ibn al-Athîr (1231)

‘Izz ed-Dîn Aboû’ l-Hasan ‘Ali ben el-Athîr Djezeri (1160-1233) est né à Djezîrat Ibn ‘Omar (actuellement Cizre en Turquie). Second fils d’un haut fonctionnaire, il fut lui-même chargé de plusieurs missions à la Cour de Bagdad, mais renonça à cette carrière pour se livrer tout entier aux travaux littéraires. Il a laissé divers ouvrages, dont plusieurs ne nous sont pas parvenus.

Le Kâmil fî’l-tarîkh, certainement son oeuvre la plus célèbre et prise pour référence dans son domaine, est considéré comme le plus important livre d’Histoire du monde musulman : il s’étend jusqu’à la fin de l’année 628 de l’Hégire.

Témoin oculaire des croisades et participant de la guerre sainte menée lors de la troisième croisade (entre 1189 et 1192), il en est reconnu comme l’un des principaux narrateurs.

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Traduction française : M. ED. FAGNAN

Gouvernement de Zoheyr ben K’ays en Ifrîkiyya ; sa mort et celle de Koseyla

H’assân ben en-No’mân el-Ghassâni en repartit pour marcher contre Carthage, dont le prince, le plus puissant d’Ifrîkiyya, n’avait pas encore été attaqué par les musulmans. Cette ville renfermait une population innombrable de Roûm et de Berbères ; il l’attaqua et la serra de près, si bien que les assiégés, voyant le grand nombre des leurs qui étaient tués., s’embarquèrent et gagnèrent les uns la Sicile, les autres l’Espagne. H’assân entra dans la place l’épée à la main et la livra au meurtre et au pillage; puis il fit parcourir les environs par ses troupes, et les habitants effrayés s’étant empressés de venir le trouver, il leur fit autant que possible démanteler Carthage. Comme ensuite il apprit que les Roûm et les Berbères se concentraient pour lui résister dans les deux villes de Çat’ibûra et de Benzert (Bizerte), il marcha contre eux, et la ténacité des musulmans vint à bout de la résistance qu’ils opposèrent ; les ennemis durent fuir en laissant un grand nombre de morts. Cette région fut conquise, et H’assân, ne laissant aucune portion insoumise, inspira la crainte la plus vive aux habitants. Les Roûm qui purent s’enfuir se retranchèrent dans la ville de Bâdja, et les Berbères en firent autant à Bône. H’assân regagna alors K’ayrawân pour donner à ses nombreux blessés le temps de guérir.

Prise de Bône par les Francs ; mort de Roger et avènement de son fils Guillaume

En 548 (28 mars 1153) la flotte de Roger, roi franc de Sicile, sous le commandement de son page Philippe de Mehdiyya, alla mettre le siège devant Bône. Secondé par les Arabes, cet officier s’empara de la ville au mois de redjeb (sept.-oct.) ; il réduisit les habitants en captivité et s’empara de ce qu’elle contenait, mais en permettant [P. 124] à un certain nombre de savants et de gens de bien d’aller, avec leurs familles et leurs biens, se réfugier dans les localités voisines. Après y avoir séjourné dix jours, il regagna Mehdiyya en emmenant une partie des prisonniers, et de là rentra en Sicile. Roger le fit emprisonner à cause de l’indulgence qu’il avait montrée à l’égard des musulmans de Bône ; on disait d’ailleurs que Philippe et les autres pages, musulmans au fond du cœur, cachaient leurs croyances, et des témoins déposèrent qu’il ne jeûnait pas en même temps que le roi et qu’il était musulman. Roger le fit juger par un tribunal composé d’évêques, de prêtres et de chevaliers, qui le condamna à être brûlé, et cette sentence fut exécutée en ramadan de cette année (nov.-déc.). Ce mauvais traitement fut le premier qui fut (à cette époque) infligé aux musulmans de Sicile, mais Dieu ne tarda que peu à frapper Roger, qui mourut d’une angine dans la première décade de dhoû‘l-hiddja de la même année (fin février 1154) : il avait près de quatre-vingts ans et en avait régné vingt environ. Son fils Guillaume [I le Mauvais], qui lui succéda, eut une administration injuste et conçut des projets sinistres ; il prit pour vizir Mayo Barâni [Majone de Bari], dont le mauvais gouvernement provoqua le soulèvement de plusieurs places fortes de Sicile et de Calabre, et ce mouvement s’étendit jusqu’en Ifrîkiyya, ainsi que nous le dirons.

Insurrection des îles et de l’Ifrîkiyya contre la domination franque

L’exemple d’Omar fut imité à Tripoli par Yah’ya ben Mat’roûh’, puis par Mohammed ben Rechîd à Gabès ; d’autre part, l’armée d’Abd el-Mou’min s’empara de Bône, de sorte que dans toute l’Ifrîkiyya les Francs ne conservèrent que Mehdiyya et Sousse. Les habitants de Zawila, ville qui n’est séparée de Mehdiyya que par une espèce d’hippodrome, suivirent les conseils que leur fit parvenir ‘Omar de massacrer les chrétiens ; puis les Arabes du dehors vinrent aider les habitants de Zawîla contre les Francs de Mehdiyya, dont ils interceptèrent les approvisionnements.

Al-Bakri (1068)

Abū Ubayd Abd Allāh ibn Abd al-Azīz ibn Muḥammad AL-BAKRI ou Abou Obeid EL-BEKRI (أبوعبيد عبد الله البكري, au XIXème siècle transcrit en El-Bekri), est né en 1014 à Huelva, dans l’actuelle Andalousie (Espagne). Fils de l’émir de la Taïfa* de Huelva et Saltes, Al-Bakrī a passé la majeure partie de sa vie à Cordoue où il est décédé en 1094.

Géographe et historien de l’Hispanie musulmane (Al-Andalus), il est l’auteur du Dictionnaire des mots indécis, ouvrage de géographie, dont les noms sont classés par ordre alphabétique et concernent surtout l’Arabie. Il a également écrit une Description géographique du monde connu, sorte de recueil dont il ne reste malheureusement que des fragments, en particulier sur l’Afrique du Nord et le Soudan.

Al-Bakri fait également la description de l’Europe et de la péninsule Arabique dans ses travaux, deux régions du monde qu’il n’a cependant jamais visitées.

Mais le Kitāb al-Masālik wa-al-Mamālik (= Livre des routes et des royaumes) qu’il rédige en 1068, demeure son œuvre majeure. Basé sur les récits de voyage des marchands et marins antérieurs ou contemporains, parmi lesquels Yusuf al-Warraq et Ibrahim ibn Ya’qub, il reste fidèle à la tradition d’Ibn Khordadbeh, géographe et bureaucrate musulman du IXème siècle, auteur d’un ouvrage du même nom en 870.

Le travail d’Al-Bakri est méthodique. Décrivant les provinces et royaumes traversés, leurs peuples respectifs, leurs coutumes, mais aussi leur climat, le récit est jalonnés d’anecdotes le rendant encore plus réaliste sans jamais manquer d’objectivité.

Malheureusement, une partie importante de ses écrits a été perdue.

Voici ci-dessous un extrait, de la Description de l’Afrique septentrionale.ibn hawqal

N.B. : En l’honneur de ce géographe, un cratère d’impact situé sur la face visible de la lune porte son nom.

Ibn Hawqal (977)

Mohammed Abul-Kassem IBN HAWQAL ( ? – 988) est né à Nisibis, actuellement Nusaybin, ville du sud-est du Kurdistan, située à la frontière turco-syrienne.

Géographe arabe auteur d’un ouvrage célèbre,Le Visage de la Terre, il s’intéresse à l’économie des pays qu’il traverse. Ses voyages, concentrés sur les pays méditerranéens, et en particulier en Algérie, commencèrent en 943 pour s’achever en 969.

Vous trouverez ci-dessous un extrait de son ouvrage, cité plus haut, décrivant la ville de Bône (= Annaba).

Mohammed Abul-Kassem IBN HAWQAL ( ? – 988) est né à Nisibis, actuellement Nusaybin, ville du sud-est du Kurdistan, située à la frontière turco-syrienne.

Géographe arabe auteur d’un ouvrage célèbre,Le Visage de la Terre, il s’intéresse à l’économie des pays qu’il traverse. Ses voyages, concentrés sur les pays méditerranéens, et en particulier en Algérie, commencèrent en 943 pour s’achever en 969.

Vous trouverez ci-dessous un extrait de son ouvrage, cité plus haut, décrivant la ville de Bône (= Annaba).

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Pomponius Mela (43)

 

pomponius mela

Pomponius Mela est le plus ancien géographe romain. Originaire de Tingentera, une petite ville de la Bétique (Espagne), il a vécu sous le règne des empereurs Caligula et Claude.

Vers l’an 43, il écrit une « Géographie » de trois livres, appelée De Chorographia. Cette œuvre est écrite comme un récit de voyage qui débuterait en Mauritanie (Maroc), passerait par les pays riverains de la Méditerranée (les côtes d’Afrique, d’Asie, d’Europe), pour revenir enfin au point de départ.

 

DESCRIPTION DE LA TERRE

LIVRE I

VII. Africa proprie dicta.

 

géographie pomponius melaRegio, quae dequitur a promontorio Metagonio ad Aras Philaenorum, proprie nomen Africae usurpat. In ea sunt oppida, Hippo Regius, et Rusicade, et Thabraca: dein tria promontoria, Candidum, Apollinis, Mercurii, vaste projecta in altum, duos grandes sinus efficiunt. Hipponensem vocant proximum ab Hippone Diarrhyto,[1] quod litore ejus appositum est. In altero sunt Castra Dellia, Castra Cornelia, flumen Bagrada; urbes Utica et Carthago,[2] ambae inclytae, ambae a Phoenicibus conditae: illa fato Catonis insignis, haec suo; nunc populi Romani colonia, olim imperii ejus pertinax aemula; jam quidem iterum opulenta, etiam nunc tamen priorum excidio rerum, quam ope praesentium, clarior. Hadrumentum, Leptis, Clupea, Acholla, Taphrure, Neapolis, hinc ad Syrtim adjacent, ut inter ignobilia, celeberrimae.

[1] Diarrytho. Ce mot vient du grec διάρρυτος, qui signifie arrosé, baigné

[2] Carthago. Le nom de Carthage était en grec Καρχηδὼν et en phénicien Carthada ou Cartha Hadath, la ville neuve.

 

Traduction :

VII. Afrique proprement dite.

La contrée qui s’étend ensuite du promontoire Métagonium aux autels des Philènes, a proprement le nom d’Afrique. On y rencontre d’abord Hippone Royale, Rusicade et Thabraca; puis, trois vastes promontoires, qu’on appelle cap Blanc, cap d’Apollon, cap de Mercure, et qui forment dans leurs intervalles, deux grands golfes. Le premier se nomme golfe d’Hippone, de la ville du même nom, située sur ses bords, et surnommée pour cela Diarrhyte. Sur les bords du second, on remarque l’assiette des camps de Lelius et de Cornelius, le fleuve Bagrada, les villes d’Utique et de Carthage, toutes deux célèbres, et toutes deux bâties par les Phéniciens: l’une est fameuse par la fin tragique de Caton, et l’autre, fameuse par la sienne, n’est plus aujourd’hui qu’une colonie du peuple romain, après en avoir été la rivale obstinée. Quelle que soit l’opulence qu’elle a recouvrée depuis, elle est encore aujourd’hui plus célèbre par la ruine de sa puissance passée, que par la splendeur de son état présent.

Livre II

IV. Italia

Hucusque Adria; hucusque Italiae latus alterum pertinet. Frons ejus in duo quidem se cornua (sicut supra diximus) scindit: caeterum mare, quod inter utraque admittit, tenuibus promontoriis semel iterumque distinguens, non uno margine circuit, nec diffusum patensque, sed per sinus recipit. Primus Tarentinus dicitur, inter promontoria Sallentinum et Lacinium; in eoque sunt Tarentus, Metapontum, Heraclea, Croto, Thurium: secundus Scylaceus, inter promontoria Lacinium et Zephyrium; in quo est Petilia, Carcinus, Scylaceum, Mystiae: tertius inter Zephyrium et Bruttium, Consentiam, Cauloniam, Locrosque circumdat. In Bruttio sunt, Columna Rhegia, Rhegium, Scylla, Taurianum, et Metaurum. Hinc in Tuscum mare est flexus, et ejusdem terrae latus alterum. Medama, Hippo, nunc Vibon, Temesa, Clampetia, Blanda, Buxentium, Velia, Palinurus.

Traduction :

IV. Italie

« …Jusque-là s’étendent les rivages de l’Adriatique et l’un des côtés de l’Italie, dont l’extrémité, comme je l’ai dit plus haut, se partage en deux pointes. La mer baigne les rivages renfermés entre ces deux pointes y forme différents golfes séparés les uns des autres par de petits promontoires. Le premier, appelé golfe Tarentin, s’étend entre les promontoires Sallentinum et Lacinium, et sur ses bords sont Tarente, Métaponte, Héraclée, Crotone, Thurium. Le second, nommé Scylacéen, entre les promontoires Lacinium et Zephyrium, baigne Pétilie, Carchie, Scylacée et Mysties. Le troisième, entre les promontoires Zephyrium et Bruttium, a sur ses rivages Consentie, Caulonie et Locres. Dans le Bruttium sont Columna-Rhegia, Rhegium, Scylla, Taurianum et Metaurum. A partir de ce point, l’Italie tourne vers la mer Tusque c’est le commencement du second côté de cette contrée. Médame, Hippone, qu’on appelle aujourd’hui Vibone, Teinèse, Clampétie, Blanda, Buxentum, Vélie, Palinure… »

Tite-Live (27 av. J-C)

tite liveTite-Live, Titus Livius en latin (59 av. J.-C. — 17 ap. J.-C.) est un historien de la Rome antique originaire de Padoue (Paduvium en latin). Il est l’auteur de la monumentale œuvre de l’histoire romaine, Ab Urbe Condita Libri, traduit en français « Les Livres depuis la fondation de Rome ».

En voici un extrait, traduit à partir du latin par Jean Marie Napoléon Désiré Nisard, homme politique français du 19ème siècle, et ses collaborateurs.

 
 

ab urbe condita libriLivre 29

III. Convoqués alors par Mandonius à une assemblée générale, ils s’y plaignirent vivement de leurs défaites, en accusèrent les auteurs de la révolte, et furent d’avis d’envoyer une ambassade pour livrer leurs armes et offrir leur soumission. Les députés rejetèrent toute la faute sur Indibilis, qui avait excité le soulèvement, et sur les autres chefs, puis ils livrèrent leurs armes et firent leur soumission. On leur répondit « que cette soumission ne serait acceptée qu’autant que Mandonius et les autres instigateurs de la guerre seraient livrés vivants : sinon, l’armée allait marcher sur le territoire des Ilergètes, des Ausétans et successivement des autres peuples. »
Telle fut la réponse que les députés rapportèrent à l’assemblée générale. Mandonius et les autres chefs furent saisis et livrés au supplice. La paix fut rétablie en Espagne; mais on exigea cette année des habitants une contribution double, du blé pour six mois, des saies et des toges pour l’armée ; trente peuples environ livrèrent des otages. Ainsi peu de jours suffirent pour voir naître et réprimer sans beaucoup d’efforts ce soulèvement de l’Espagne. On put alors tourner contre l’Afrique toutes les terreurs de la guerre. C. Lélius, s’étant approché d’Hippone-Royale pendant la nuit, marcha au point du jour à la tête des légions et des soldats de marine pour ravager le territoire. Les habitants n’étaient point sur leurs gardes, comme c’est l’usage en temps de paix; ils éprouvèrent des perles considérables, et des fuyards portèrent l’épouvante au sein de Carthage,annonçant l’arrivée de la flotte romaine et du consul Scipion, que déjà l’on savait passé en Sicile; mais ils ne pouvaient préciser ni le nombre des vaisseaux qu’ils avaient vus, ni celui des soldats qui ravageaient la campagne, et la peur, qui grossit les objets, leur faisait exagérer le péril. On fut d’abord effrayé et consterné; puis on se laissa aller à la douleur :
« La fortune était à ce point changée, qu’après avoir vu naguère une armée victorieuse sous les murs de Rome, après avoir écrasé tant d’armées ennemies, après avoir reçu la soumission volontaire ou forcée de toutes les nations de l’Italie, ils allaient, par un retour de fortune, voir l’Afrique dévastée, Carthage assiégée, sans pouvoir opposer à leurs malheurs la même énergie que les Romains. Ceux-ci avaient trouvé dans la population de Rome, dans la jeunesse du Latium, des forces toujours plus considérables et plus nombreuses à mesure que succombaient leurs armées; pour eux, ils n’avaient dans la ville, ils n’avaient dans les campagnes qu’une population incapable de combattre. Il leur fallait, à prix d’or, acheter des défenseurs chez ces peuplades africaines dont la foi légère flottait à tout vent. Déjà le roi Syphax était dans des dispositions hostiles pour eux, depuis sa conférence avec Scipion; et le roi Masinissa les avait trahis ouvertement et s’était déclaré leur plus cruel ennemi. Carthage n’avait plus d’espoir, plus de secours à attendre d’aucune part. Magon ne pouvait exciter le moindre mouvement en Gaule ni se joindre à Annibal ; Annibal lui-même n’était plus qu’un nom, qu’un homme usé. »

IV. Ces plaintes exprimaient l’abattement où les plongeait celte nouvelle soudaine; mais leur situation devenue de plus en plus critique, releva leurs courages. Ils se consultèrent sur les moyens de repousser le danger qui les menaçait. On résolut de faire à la hâte des levées dans la ville et dans les campagnes; de soudoyer des auxiliaires africains, de fortifier Cartilage, de l’approvisionner de vivres, d’y préparer des traits et des armes, d’équiper des vaisseaux et de les envoyer à Hippone contre la flotte romaine. Au milieu de cette agitation, on apprit enfin que c’était Lélius et non Scipion qui avait débarqué avec ce qu’il fallait de troupes pour ravager les campagnes ; que le gros de l’armée était encore en Sicile. Alors on respira et l’on s’occupa d’envoyer des ambassadeurs à Syphax et aux autres petits rois pour confirmer avec eux les traités d’alliance. On en députa aussi à Philippe pour lui promettre deux cents talents d’argent s’il faisait une descente en Sicile ou en Italie. On expédia aux deux généraux qui étaient en Italie l’ordre d’effrayer le pays de manière à retenir Scipion. Magon reçut, outre ce message, vingt-cinq galères, six mille hommes de pied, huit cents chevaux, sept éléphants, et de plus une somme considérable d’argent pour soudoyer des auxiliaires; il devait avec ces renforts s’approcher davantage de Rome et se joindre à Annibal. Tels étaient les préparatifs et les projets qu’on faisait à Carthage. Tandis que Lélius enlevait un immense butin dans un pays désarmé et dégarni de troupes, Masinissa, apprenant l’arrivée de la flotte romaine, se rendit auprès de lui avec quelques cavaliers. Il se plaignit
« vivement de la lenteur de Scipion qui n’avait pas encore amené son armée en Afrique, quand les Carthaginois étaient abattus et que Syphax était occupé par des guerres avec ses voisins; il ajouta que ce prince 105 flottait encore incertain; que, si on lui laissait terminer à son gré ses affaires, les Romains n’auraient ni sincérité, ni fidélité à attendre de lui. Lélius devait presser Scipion, et lui faire comprendre qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Pour lui, quoique chassé de son royaume, il amènerait des renforts d’infanterie et de cavalerie qui ne seraient pas à dédaigner. Lélius ne devait pas rester en Afrique; selon toute apparence, une flotte était sortie du port de Carthage; il n’était pas prudent de la combattre en l’absence de Scipion. »

V. Après cette conférence, Lélius congédia Masinissa, et le lendemain il s’éloigna d’Hippone avec sa flotte chargée de butin : de retour en Sicile, il fit part à Scipion des avis du prince numide. Dans le même temps, les galères que Carthage avait envoyées à Magon abordèrent entre les Liguriens Albingaunes et Gênes. C’était dans ces parages que se trouvait alors la flotte de Magon. Sur l’ordre que lui transmirent les députés de lever le plus de troupes qu’il pourrait, il s’empressa de réunir en assemblée les Gaulois et les Liguriens qui étaient alors en grand nombre dans les environs.

XXXII. Bocchar, un des officiers de Syphax, homme intrépide et actif, fut chargé de cette expédition. On lui donna quatre mille hommes d’infanterie et deux mille chevaux; on lui lit espérer les plus brillantes récompenses s’il rapportait la tète de Masinissa, ou s’il le prenait vivant; cé dernier service ne pouvait être trop payé. Bocchar fondit à l’improviste sur les Massyliens épars et sans défiance, sépara leurs troupeaux et les conducteurs de l’escorte qui devait les protéger, et poussa Masinissa lui même avec une suite peu nombreuse jusqu’au sommet de la montagne. Considérant alors la guerre comme ‘a peu près terminée, il envoya à Syphax le butin, les troupeaux et les prisonniers, congédia une partie de ses troupes, qu’il jugeait trop considérables pour soumettre ce reste d’ennemis, ne garda que mille fantassins et deux cents cavaliers environ, se mit à la poursuite de Masinissa, qui était descendu des montagnes, et l’enferma dans une étroite vallée dont il avait bloqué les deux issues : là se fit un horrible carnage des Massyliens. Masinissa se sauva avec cinquante cavaliers environ à travers des anfractuosités de la montagne inconnues aux ennemis. Cependant Bocchar suivit ses traces; il l’atteignit dans de vastes plaines, près de Clypéa, et l’enveloppa de telle manière qu’il tua toute la troupe à l’exception de quatre cavaliers; mais avec ces derniers se trouvait Masinissa : il était blessé et avait, pour ainsi dire, échappé aux mains de l’ennemi à la faveur du tumulte. Les vainqueurs n’avaient point perdu de vue les fuyards : toute la cavalerie se répandit dans la plaine afin de poursuivre ces cinq hommes; on la traversa obliquement pour les couper. Les fuyards, ayant rencontré sur leur passage une large rivière, n’hésitèrent pas à y lancer leurs chevaux pour se dérober à un danger plus pressant; mais ils furent entraînés par le courant et descendirent dans une direction oblique. Deux d’entre eux furent engloutis dans le gouffre rapide sous les yeux mêmes de l’ennemi, et l’on crut que Masinissa avait également péri; mais les deux cavaliers qui restaient atteignirent avec lui l’autre rive et disparurent au milieu des arbustes. Bocchar cessa alors la poursuite : il n’osait entrer dans le fleuve, et croyait d’ailleurs n’avoir plus personne à poursuivre. Il retourna auprès de Syphax pour lui porter la fausse nouvelle de la mort de Masinissa : on la fit parvenir à Carthage, où elle excita des transports de joie. Le bruit de cette mort, répandu dans toute l’Afrique, lit sur les esprits des impressions diverses. Masinissa, caché au fond d’une caverne, où il pansait sa blessure avec des herbes, vécut plusieurs jours des produits du brigandage de ses deux compagnons. Dès que la cicatrice fut formée, dès qu’il se crut en état de supporter le mouvement, il n’écouta que son courage et se remit en marche pour reconquérir son royaume. Après avoir ramassé sur sa route environ quarante cavaliers, il arriva chez les Massyliens et se fit connaître. L’ancien attachement qu’on lui portait, la joie inespérée qu’on éprouvait à revoir plein de vie un prince qu’on avait cru mort, opérèrent un soulèvement si général qu’en peu de jours il avait sous ses ordres six mille hommes d’infanterie bien armés et quatre mille chevaux. Bientôt il fut maître du royaume de ses pères; il porta même la dévastation chez les peuples alliés de Carthage et sur les terres des Masésyliens, sujets de Syphax. Par là il força ce prince d’entrer en campagne, et alla se poster entre Cirta et Hippone sur des hauteurs qui lui offraient toutes sortes de ressources.