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tite liveTite-Live, Titus Livius en latin (59 av. J.-C. — 17 ap. J.-C.) est un historien de la Rome antique originaire de Padoue (Paduvium en latin). Il est l’auteur de la monumentale œuvre de l’histoire romaine, Ab Urbe Condita Libri, traduit en français « Les Livres depuis la fondation de Rome ».

En voici un extrait, traduit à partir du latin par Jean Marie Napoléon Désiré Nisard, homme politique français du 19ème siècle, et ses collaborateurs.

 
 

ab urbe condita libriLivre 29

III. Convoqués alors par Mandonius à une assemblée générale, ils s’y plaignirent vivement de leurs défaites, en accusèrent les auteurs de la révolte, et furent d’avis d’envoyer une ambassade pour livrer leurs armes et offrir leur soumission. Les députés rejetèrent toute la faute sur Indibilis, qui avait excité le soulèvement, et sur les autres chefs, puis ils livrèrent leurs armes et firent leur soumission. On leur répondit « que cette soumission ne serait acceptée qu’autant que Mandonius et les autres instigateurs de la guerre seraient livrés vivants : sinon, l’armée allait marcher sur le territoire des Ilergètes, des Ausétans et successivement des autres peuples. »
Telle fut la réponse que les députés rapportèrent à l’assemblée générale. Mandonius et les autres chefs furent saisis et livrés au supplice. La paix fut rétablie en Espagne; mais on exigea cette année des habitants une contribution double, du blé pour six mois, des saies et des toges pour l’armée ; trente peuples environ livrèrent des otages. Ainsi peu de jours suffirent pour voir naître et réprimer sans beaucoup d’efforts ce soulèvement de l’Espagne. On put alors tourner contre l’Afrique toutes les terreurs de la guerre. C. Lélius, s’étant approché d’Hippone-Royale pendant la nuit, marcha au point du jour à la tête des légions et des soldats de marine pour ravager le territoire. Les habitants n’étaient point sur leurs gardes, comme c’est l’usage en temps de paix; ils éprouvèrent des perles considérables, et des fuyards portèrent l’épouvante au sein de Carthage,annonçant l’arrivée de la flotte romaine et du consul Scipion, que déjà l’on savait passé en Sicile; mais ils ne pouvaient préciser ni le nombre des vaisseaux qu’ils avaient vus, ni celui des soldats qui ravageaient la campagne, et la peur, qui grossit les objets, leur faisait exagérer le péril. On fut d’abord effrayé et consterné; puis on se laissa aller à la douleur :
« La fortune était à ce point changée, qu’après avoir vu naguère une armée victorieuse sous les murs de Rome, après avoir écrasé tant d’armées ennemies, après avoir reçu la soumission volontaire ou forcée de toutes les nations de l’Italie, ils allaient, par un retour de fortune, voir l’Afrique dévastée, Carthage assiégée, sans pouvoir opposer à leurs malheurs la même énergie que les Romains. Ceux-ci avaient trouvé dans la population de Rome, dans la jeunesse du Latium, des forces toujours plus considérables et plus nombreuses à mesure que succombaient leurs armées; pour eux, ils n’avaient dans la ville, ils n’avaient dans les campagnes qu’une population incapable de combattre. Il leur fallait, à prix d’or, acheter des défenseurs chez ces peuplades africaines dont la foi légère flottait à tout vent. Déjà le roi Syphax était dans des dispositions hostiles pour eux, depuis sa conférence avec Scipion; et le roi Masinissa les avait trahis ouvertement et s’était déclaré leur plus cruel ennemi. Carthage n’avait plus d’espoir, plus de secours à attendre d’aucune part. Magon ne pouvait exciter le moindre mouvement en Gaule ni se joindre à Annibal ; Annibal lui-même n’était plus qu’un nom, qu’un homme usé. »

IV. Ces plaintes exprimaient l’abattement où les plongeait celte nouvelle soudaine; mais leur situation devenue de plus en plus critique, releva leurs courages. Ils se consultèrent sur les moyens de repousser le danger qui les menaçait. On résolut de faire à la hâte des levées dans la ville et dans les campagnes; de soudoyer des auxiliaires africains, de fortifier Cartilage, de l’approvisionner de vivres, d’y préparer des traits et des armes, d’équiper des vaisseaux et de les envoyer à Hippone contre la flotte romaine. Au milieu de cette agitation, on apprit enfin que c’était Lélius et non Scipion qui avait débarqué avec ce qu’il fallait de troupes pour ravager les campagnes ; que le gros de l’armée était encore en Sicile. Alors on respira et l’on s’occupa d’envoyer des ambassadeurs à Syphax et aux autres petits rois pour confirmer avec eux les traités d’alliance. On en députa aussi à Philippe pour lui promettre deux cents talents d’argent s’il faisait une descente en Sicile ou en Italie. On expédia aux deux généraux qui étaient en Italie l’ordre d’effrayer le pays de manière à retenir Scipion. Magon reçut, outre ce message, vingt-cinq galères, six mille hommes de pied, huit cents chevaux, sept éléphants, et de plus une somme considérable d’argent pour soudoyer des auxiliaires; il devait avec ces renforts s’approcher davantage de Rome et se joindre à Annibal. Tels étaient les préparatifs et les projets qu’on faisait à Carthage. Tandis que Lélius enlevait un immense butin dans un pays désarmé et dégarni de troupes, Masinissa, apprenant l’arrivée de la flotte romaine, se rendit auprès de lui avec quelques cavaliers. Il se plaignit
« vivement de la lenteur de Scipion qui n’avait pas encore amené son armée en Afrique, quand les Carthaginois étaient abattus et que Syphax était occupé par des guerres avec ses voisins; il ajouta que ce prince 105 flottait encore incertain; que, si on lui laissait terminer à son gré ses affaires, les Romains n’auraient ni sincérité, ni fidélité à attendre de lui. Lélius devait presser Scipion, et lui faire comprendre qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Pour lui, quoique chassé de son royaume, il amènerait des renforts d’infanterie et de cavalerie qui ne seraient pas à dédaigner. Lélius ne devait pas rester en Afrique; selon toute apparence, une flotte était sortie du port de Carthage; il n’était pas prudent de la combattre en l’absence de Scipion. »

V. Après cette conférence, Lélius congédia Masinissa, et le lendemain il s’éloigna d’Hippone avec sa flotte chargée de butin : de retour en Sicile, il fit part à Scipion des avis du prince numide. Dans le même temps, les galères que Carthage avait envoyées à Magon abordèrent entre les Liguriens Albingaunes et Gênes. C’était dans ces parages que se trouvait alors la flotte de Magon. Sur l’ordre que lui transmirent les députés de lever le plus de troupes qu’il pourrait, il s’empressa de réunir en assemblée les Gaulois et les Liguriens qui étaient alors en grand nombre dans les environs.

XXXII. Bocchar, un des officiers de Syphax, homme intrépide et actif, fut chargé de cette expédition. On lui donna quatre mille hommes d’infanterie et deux mille chevaux; on lui lit espérer les plus brillantes récompenses s’il rapportait la tète de Masinissa, ou s’il le prenait vivant; cé dernier service ne pouvait être trop payé. Bocchar fondit à l’improviste sur les Massyliens épars et sans défiance, sépara leurs troupeaux et les conducteurs de l’escorte qui devait les protéger, et poussa Masinissa lui même avec une suite peu nombreuse jusqu’au sommet de la montagne. Considérant alors la guerre comme ‘a peu près terminée, il envoya à Syphax le butin, les troupeaux et les prisonniers, congédia une partie de ses troupes, qu’il jugeait trop considérables pour soumettre ce reste d’ennemis, ne garda que mille fantassins et deux cents cavaliers environ, se mit à la poursuite de Masinissa, qui était descendu des montagnes, et l’enferma dans une étroite vallée dont il avait bloqué les deux issues : là se fit un horrible carnage des Massyliens. Masinissa se sauva avec cinquante cavaliers environ à travers des anfractuosités de la montagne inconnues aux ennemis. Cependant Bocchar suivit ses traces; il l’atteignit dans de vastes plaines, près de Clypéa, et l’enveloppa de telle manière qu’il tua toute la troupe à l’exception de quatre cavaliers; mais avec ces derniers se trouvait Masinissa : il était blessé et avait, pour ainsi dire, échappé aux mains de l’ennemi à la faveur du tumulte. Les vainqueurs n’avaient point perdu de vue les fuyards : toute la cavalerie se répandit dans la plaine afin de poursuivre ces cinq hommes; on la traversa obliquement pour les couper. Les fuyards, ayant rencontré sur leur passage une large rivière, n’hésitèrent pas à y lancer leurs chevaux pour se dérober à un danger plus pressant; mais ils furent entraînés par le courant et descendirent dans une direction oblique. Deux d’entre eux furent engloutis dans le gouffre rapide sous les yeux mêmes de l’ennemi, et l’on crut que Masinissa avait également péri; mais les deux cavaliers qui restaient atteignirent avec lui l’autre rive et disparurent au milieu des arbustes. Bocchar cessa alors la poursuite : il n’osait entrer dans le fleuve, et croyait d’ailleurs n’avoir plus personne à poursuivre. Il retourna auprès de Syphax pour lui porter la fausse nouvelle de la mort de Masinissa : on la fit parvenir à Carthage, où elle excita des transports de joie. Le bruit de cette mort, répandu dans toute l’Afrique, lit sur les esprits des impressions diverses. Masinissa, caché au fond d’une caverne, où il pansait sa blessure avec des herbes, vécut plusieurs jours des produits du brigandage de ses deux compagnons. Dès que la cicatrice fut formée, dès qu’il se crut en état de supporter le mouvement, il n’écouta que son courage et se remit en marche pour reconquérir son royaume. Après avoir ramassé sur sa route environ quarante cavaliers, il arriva chez les Massyliens et se fit connaître. L’ancien attachement qu’on lui portait, la joie inespérée qu’on éprouvait à revoir plein de vie un prince qu’on avait cru mort, opérèrent un soulèvement si général qu’en peu de jours il avait sous ses ordres six mille hommes d’infanterie bien armés et quatre mille chevaux. Bientôt il fut maître du royaume de ses pères; il porta même la dévastation chez les peuples alliés de Carthage et sur les terres des Masésyliens, sujets de Syphax. Par là il força ce prince d’entrer en campagne, et alla se poster entre Cirta et Hippone sur des hauteurs qui lui offraient toutes sortes de ressources.